INFERNO. / Paris

09.09.2017 - 22.10.2017 Vernissage 09.09.2017



Dossier de presse : pdf press release
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Pour sa quatrième exposition à la galerie, Michel Aubry (1959,Fr) déploie un ensemble de nouvelles productions entre sculptures et mobiliers, installation sonore et costume, dessin et tapis d'ornement.

Artiste minutieux, chasseur de savoir-faire en quête de perfection, Michel Aubry réalise depuis plus d'une vingtaine d'années une oeuvre programmatique, avant tout centrée autour de processus de fabrication.
Fasciné par les launeddas, une famille d?instruments de musique sardes fabriqués à partir de roseaux, l'artiste s'intéresse très tôt à leur sonorité et leur musique de tradition orale. Sa "Table de conversion" (1992), où une longueur de roseau correspond à un son précis, lui permet de créer des analogies entre sons et formes, entre l?invisible et le visible.
Celle-ci investit la quasi totalité de son oeuvre, des vêtements et mobiliers constructivistes mis en musique aux installations de « partitions » tridimensionnelles.
Michel Aubry questionne ainsi les limites entre art et artisanat. Son intérêt pour la fabrication et le savoir-faire, des launeddas mais aussi du mobilier constructiviste, l'amène à étudier chaque détail afin de « réinterpréter » et de « donner nouvelle vie » à l'objet. Difficile alors de ne pas rapprocher sa pratique de celle d'un sculpteur. En plus de sculpter les sons, Michel Aubry pense et façonne le bois, la cire, le métal et même le tissu pour exprimer et faire ressortir la partition qui les anime.

 


 

L’œuvre de Michel Aubry est comme un grand jeu de rôles peuplé de mentors charismatiques, dont l’artiste arrange les rencontres improbables.

 

Campés par des comédiens amateurs, ceux-ci entretiennent des « dialogues fictifs », dans l’esprit des Dialogues des morts de Fénelon conçus à des fins édifiantes. Des morts célèbres venus d’époques différentes, comme Léonard de Vinci et Poussin, peuvent ainsi débattre de leur vision du monde. Par le biais d’objets interposés, Michel Aubry fait ici se rencontrer deux figures exemplaires : l’architecte moderniste et l’artiste rédempteur.

 

 

Dans le rôle de l’architecte moderniste : Gerrit Rietveld (1888-1964). Également interprété chez Aubry par Rodtchenko, Le Corbusier ou Tatline, ce rôle demande des compétences fonctionnalistes, un goût pour les couleurs primaires, les structures orthogonales, ainsi qu’une confiance dévouée en la standardisation industrielle. Amateur de simplicité, de sobriété et d’économie, le moderniste est un idéaliste : il entend améliorer la vie de tous à moindre coût. Sa vocation est de perfectionner l’harmonie des rapports, qu’ils soient architecturaux, vestimentaires ou humains.
Car le moderniste croit en l’avènement d’un homme nouveau.

 

 

Membre du groupe De Stijl, Rietveld est le créateur de l’iconique Chaise rouge et bleue (1918), célèbre pour avoir transposé les principes du néoplasticisme au design. En 1998, Aubry détourne cette assise, dont la géométrie radicale devait offrir à l’homme nouveau un confort spartiate. L’assise bleue, le dossier rouge et les accoudoirs noirs flottent alors sur une structure de cannes de roseaux, munies d’anches.

 

L’étrange échafaudage accomplit la « mise en musique » pratiquée par l’artiste depuis le milieu des années 1980. L’opération consiste à étalonner des proportions architecturales, mobilières ou vestimentaires sur une gamme musicale, établie à partir de cannes de longueurs différentes.

 

Cette conversion musicale sert la volonté mutine de « faire chanter » les avant-gardes, en subvertissant la rigidité parfois invivable de leurs règles. Rietveld avait sans doute lui-même réalisé l’impraticabilité de ses premiers meubles, concédant que « des règles du jeu excessives menacent d’écraser le jeu de la vie. »

 

 

Aubry met ici en musique cinq objets de Rietveld, dont certains de la série des « meubles-caisses ». Dès 1934, en réaction à la crise économique, l’architecte conçoit un mobilier à construire soi-même, en récupérant les planches de bois des caisses standardisées. Rietveld produit d’abord cette série solide et bon marché lui-même.
Dès 1935, elle sera éditée par Metz & Co comme mobilier de résidence secondaire. Théoriquement, le fauteuil et sa table basse, le bureau et sa chaise, peuvent être assemblés comme des mécanos. Mais la modularité rêvée par Rietveld nécessitera quelques adaptations pour satisfaire une variable d’ajustement non négligeable : le corps de l’usager. Exposés au rez-de-chaussée et au sous-sol de la galerie, les « meubles-caisses » sont environnés de longues cannes, formant comme une forêt. Elles proviennent de la roselière personnelle de l’artiste, et réintroduisent une nature dont voulait s’émanciper De Stijl, visant un art libre de toute association.
Bien sûr, elles évoquent également les « mises en musique » d’Aubry.

 

 

Dans le rôle de l’artiste rédempteur : Joseph Beuys (1921-1986). L’artiste rédempteur croit aussi en l’avènement d’un homme nouveau, mais en des termes plus prophétiques et métaphysiques. Tel le philosophe nietzschéen, l’artiste rédempteur est un « médecin de la civilisation » qui panse les plaies de la guerre, de l’environnement et de l’esprit. Avec sa mythologie (miraculé d’un crash en avion, en 1944) et son costume (feutre mou et gilet de pêcheur), Beuys lègue à Michel Aubry son rôle d’artiste chamane, guérisseur d’une humanité malade. Sa silhouette apparaît assise sur une caisse, vêtue d’un ensemble d’aviateur. Un enregistrement diffuse le son obtenu des cannes de Sardaigne. Ces longes nappes de bourdon renforcent l’aura de Beuys.

 

 

Plus fantomatique, le dernier rôle de l’exposition revient à un masque du cinéma qui fascine Aubry : le Docteur Mabuse, « génie du mal » aux multiples visages du film de Fritz Lang, dont les deux volets donnent leurs titres respectifs aux différents espaces investis pour cette exposition. Le Joueur. Une image de notre temps intitule l’ensemble de tapis montrés dans la vitrine[*] (Le Grand jeu).
La rencontre de Rietveld et de Beuys porte le titre de la seconde partie du Docteur Mabuse : Inferno. Une pièce sur les hommes de ce temps. Psychanalyste maléfique, Mabuse corrompt tout son entourage. Antithèse de l’architecte moderniste et de l’artiste rédempteur, promoteurs d’un homme nouveau, Mabuse mène l’humanité à sa perte. Éminence grise à la duplicité diabolique, le docteur incarne la doublure obscure de la modernité, et porte une ombre à l’harmonie visée par les deux autres héros.

 

 

 

 

Hélène Meisel
Septembre 2017

 



[*] Vitrine de la Galerie Eva Meyer, 11 rue Michel Lecomte, Paris 3.



 

//ENG//

For his fourth exhibition in the gallery, Michel Aubry (1959, Fr) deploys a series of new productions between sculptures and furniture, sound installation and costume, drawing and ornamental carpets.

Meticulous artist, hunter of know-how in quest for perfection, Michel Aubry has been carrying out for over twenty years a programmatic work, above all centered around manufacturing processes.


Fascinated by the launeddas, a family of Sardinian musical instruments made from reeds, the artist is interested very early in their sonority and their music of oral tradition. His "Conversion Table" (1992), where a length of reed corresponds to a precise sound, allows him to create analogies between sounds and forms, between the invisible and the visible.
She invested almost all of her work, from constructivist clothes and furniture put to music to the installations of three-dimensional "partitions".Michel Aubry questions the boundaries between art and craftsmanship. His interest in manufacturing and know-how, launeddas but also constructivist furniture, led him to study every detail in order to "reinterpret" and "give new life" to the object. Difficult then not to bring his practice closer to that of a sculptor. In addition to sculpting sounds, Michel Aubry thinks and shapes wood, wax, metal and even fabric to express and bring out the score that animates them.

 


 


 

Michel Aubry’s work is like a large-scale role-playing game inhabited by charismatic mentors whose improbably encounters the artist arranges. Played by amateur actors, they hold “fictional dialogues,” in the spirit of Fénelon’s Dialogues des morts created for edifying purposes. Famous dead personalities from different periods, like Leonardo da Vinci and Poussin, can in this way debate their vision of the world. Through interposed objects, Michel Aubry brings two exemplary figures together here: the modernist architect and the artist-redeemer.


In the role of modernist architect: Gerrit Rietveld (1888-1964). Also interpreted in Aubry’s work by Rodchenko, Le Corbusier  or Tatlin, this role requires functionalist skills, a taste for primary colors, orthogonal structures, as well as a devoted trust in industrial standardization. A lover of simplicity, soberness and economy, the modernist is an idealist: he intends to improve everyone’s life at the least cost. His vocation is to perfect the harmony of relationships, whether they concern architecture, clothing or human beings, because the modernist believes in the advent of the new man.


A member of the De Stijl group, Rietveld was the creator of the iconic Red and Blue Chair (1918), celebrated for having transposed the principle of neoplasticism to design. In 1998, Aubry reinterpreted this chair, whose radical geometry was to offer the new man spatial comfort. The blue seat, the red back and the black armrests then floated on a reed structure equipped with woodwind reeds. The strange scaffolding accomplished the “putting into music” practiced by the artist since the mid-1980s. The operation consisted in calibrating architectural, furniture and clothing proportions on a musical scale, created from reeds of different lengths. This musical conversion served the mischievous desire to “make the avant-garde sing,” by subverting the sometimes unbearable rigidity of its rules. Rietveld had undoubtedly realized the impracticality of his first pieces of furniture, conceding that “the excessive rules of the game threaten to crush the game of life.”


Aubry puts five of Rietveld’s objects into music here, including some from the “furniture-crate” series. In 1934, as a reaction to the economic crisis, the architect designed build-it-yourself furniture, recycling wood planks from standardized crates. Rietveld first produced this solid and inexpensive series himself. In 1935, it would be issued by Metz & Co. as furniture for second homes. Theoretically, the armchair and coffee table, the desk and its chair, could be assembled like Meccano pieces. But the modularity that Rietveld dreamed of would require a few adaptations to deal with a non-negligible adjustment variation: the user’s body. Exhibited on the ground floor and in the basement of the gallery, the “furniture-crate” pieces are surrounded by long canes, forming a kind of a forest. They come from the artist’s personal reed bed, and reintroduce nature, from which De Stijl, aiming at an art free from any association, wanted to emancipate itself. Of course, they also evoke Aubry’s “putting into music.”


In the role of artist-redeemer: Joseph Beuys (1921-1986). The artist-redeemer also believes in the advent of the new man, but in more prophetic and metaphysical terms. Like the Nietzschean philosopher, the artist-redeemer is a “doctor of civilization” who bandages the wounds of war, the environment and the mind. With his mythology (he survived a plane crash in 1944) and his clothing (soft felt hat and fisherman’s vest), Beuys bequeathed his role of artist-shaman, healer of a sick humanity to Michel Aubry. His silhouette appears seated on a crate, dressed in an aviator’s outfit. A recording diffuses the sound obtained from the launeddas, a Sardinian woodwind. These long layers of drones strengthen Beuys’ aura.


More ghostly, the last role of the exhibition concerns a mask of the cinema that fascinates Aubry: Dr. Mabuse, the “evil genius” with many faces from the film by Fritz Lang, whose two parts give their respective titles to the different spaces invested for this exhibition. Joueur. Une image de notre temps (The Great Gambler: A Picture of the Time) is the title of the group of carpets shown in the Vitrine[1] (Le Grand Jeu). The encounter between Rietveld and Beuys has been given the title of the second part of Dr. Mabuse: Inferno. Une pièce sur les homes de ce temps (Inferno: A Game for the People of Our Age). A malevolent psychoanalyst, Mabuse corrupts everyone around him. The antithesis of the modernist architect and the artist-redeemer, promoters of a new man, Mabuse leads humanity to its downfall. An eminence grise with diabolical duplicity, the doctor incarnates the dark stand-in of modernity and casts a shadow on the harmony aimed at by the two other heroes.


Hélène Meisel

Septembre 2017
Translation Eileen Powis



[1] Vitrine of the Galerie Eva Meyer, 11 rue Michel Lecomte, Paris 3